lE PACTE, de Pascal Brunet...

Cette nouvelle a non seulement gagné le concours de nouvelle mais occupe également la 1ère place dans le classement des livres les mieux notés de la plateforme.  Nous disons un grand bravo à Pascal Brunet qui reste l'auteur le plus vu de la plateforme depuis sa création.

 

Les 3 lauréats du concours de Nouvelles sont : 

1er

Pascal Brunet avec

"Le pacte"

3ème

Catherine Phan Van avec

"Evasion Nocturne" 

LE PACTE

 

Quelqu’un lui avait parlé, il en était sûr. Mais, qui pouvait bien le réveiller en pleine nuit ? 

Éric entrouvrit une paupière et fut surpris par une luminosité à laquelle il n’était pas habitué : une ambiance chaude et tamisée, bien loin des néons criards de sa chambre d’hôpital. Il sentit une présence au pied de son lit médicalisé et distingua une forme humaine assise sur un fauteuil en cuir capitonné, sorti d’on ne sait où.

L’homme portait un costume gris sur un col roulé noir, le visage émacié arborant un large sourire.

— Hein ? fit Éric, à moitié réveillé.

— Je disais : quelle injustice ! répéta l’homme.

— Vous êtes qui ? demanda-t-il alors qu’il ne reconnaissait aucun des membres de son équipe soignante.

— Qui je suis n’a aucune importance. Je suis là pour vous libérer de ce corps dans lequel vous êtes enfermé depuis trois mois.

— Vous êtres en train de me proposer une euthanasie, c’est ça ?

— Oh non ! s’esclaffa l’homme. Je suis venu pour réparer cette injustice qui vous cloue dans votre lit, vous offrir la possibilité de recouvrer votre liberté… votre liberté de mouvement, de reprendre votre vie là où vous l’avez laissée, avant ce terrible accident.

— Vous êtes complètement cinglé ou sadique… foutez le camp, ou je crie !

— Vous pourrez appeler tant que vous voudrez, personne ne vous entendra. Essayez !

— À l’aide ! Infirmière ! hurla Éric.

L’homme fit mine de tendre l’oreille, guettant le moindre bruit venant du couloir, et devant le silence pesant, lui adressa un sourire triomphant.

— Vous voyez ? fit-il satisfait.

— Pourquoi personne ne m’entend ?

— Parce que nous ne sommes pas vraiment dans la réalité. Nous sommes, vous et moi, seuls dans un instant à part, rien qu’à nous.

— Qu’est-ce que vous me voulez ? s’agaça Éric.

L’homme ouvrit un dossier posé sur ses jambes.

— Vous êtes Éric Morin, 36 ans, photoreporter de talent qui a parcouru le monde de long en large, rencontré des peuplades lointaines dans des régions des plus reculées, surpris la faune dans ce qu’elle a de plus beau et aussi de plus cruel, immortalisé des sites fabuleux, parfois au péril de votre vie, notamment lors de cette éruption volcanique au Pérou… et vous voilà aujourd’hui : première vertèbre thoracique explosée et moelle épinière sectionnée après un banal accident de la route, tétraplégique attendant un miracle au fond d’un lit de l’hôpital de Garches. J’ai bien résumé la situation ?

— Puisque vous connaissez si bien la situation, vous savez qu’il n’y a rien à faire, que je devrai vivre ainsi, assisté jusqu’à ma mort… que Dieu fasse qu’elle arrive vite !

— Ah Dieu… Vous autres mortels, l’invoquez pour un oui ou pour un non. Et que fait-il ? Rien.

— Je suis fatigué, qu’est-ce que vous voulez ?

L’homme se leva et vint placer une main au-dessus de la jambe droite d’Éric.

— Vous allez commencer par ressentir une chaleur, puis des picotements… commença-t-il.

— Arrêtez ça, c’est complètement absurde ! s’énerva Éric.

— Ensuite, une onde électrique traversera votre jambe…

— Hé ! Mais qu’est-ce que… 

— Et finalement, quand la décharge sera passée, vous pourrez bouger vos doigts de pieds.

Au comble de l’hallucination, Éric dut bien admettre que c’était son pied qu’il voyait s’animer sous la couverture.

— Mais comment vous faites ça ? lâcha-il éberlué.

— Je vous propose de vous remettre sur pied dès demain matin, dit l’homme ignorant la question. Vous retrouverez l’intégralité de vos capacités motrices et serez libéré de votre prison de chair et d’os.

— J’imagine qu’il y a une contrepartie… vous voulez combien ?

L’homme, le sourire en coin, se rassit sereinement dans son fauteuil.

— L’argent ne m’intéresse pas. Il y a bien plus captivant que des liasses de papier.

— Alors, je vous donne ce que vous voulez, dites-moi…

— Je veux que vous me donniez une vie.

— Une vie ? Mais… je ne comprends pas.

L’homme sortit un morceau de papier de la poche intérieure de sa veste.

— Voilà, commença-t-il. J’ai une liste de quatre personnes sur laquelle j’hésite, car je ne dois prendre la vie que d’une seule, les temps sont durs pour tout le monde, poursuivit-il amusé. Nous les appellerons A, B, C et D, pour simplifier les choses. Je vous demande simplement de me donner une lettre au hasard et nous serons quitte ! Demain sera la plus belle journée de votre vie.

— Mais… je ne peux pas vous donner une lettre comme ça ! Derrière ces lettres, il y a des gens… des gens qui sont aimés par des proches, des amis ou de la famille ! C’est la vie d’un être humain !

— C’est exactement ça ! Mais je vous rassure, ce ne sont pas des anges ! D’ailleurs, si j’en crois leurs pedigrees, vous seriez capable de les citer tous… mais, il ne m’en faut qu’un !

Le cerveau d’Éric était en effervescence. Il voulait revivre à nouveau et ce, par-dessus tout, mais était-il prêt à le faire dans ces conditions ?

— Je dois en savoir plus sur eux… exigea Éric.

— Ça ne vous avancera à rien, bien au contraire. Croyez-moi, donnez-moi une lettre tout simplement.

— C’est impossible ! Je veux savoir qui ils sont !

— Comme vous voudrez, mais je vous aurai prévenu ! Nous commençerons donc par la lettre A. C’est un jeune homme qui, pour poursuivre ses études, a été hébergé chez sa grand-mère à l’autre bout de la France. Les parents sont persuadés qu’il suit son cursus gentiment et que tout se passe pour le mieux… mais, dans la réalité, c’est tout l’inverse. Il n’a jamais été en cours et passe ses journées avec une brochette de petites racailles, à fumer des joints et sniffer de la coke. Pour pouvoir se payer cette vie de débauche, il rackette sa grand-mère en n’hésitant pas à la bousculer pour obtenir ce qu’il veut. La pauvre femme, qui vit dans la torpeur, a vu l’intégralité de ses économies fondre comme neige au soleil et ignore comment son petit-fils prendra la chose, quand il s’apercevra qu’il ne reste plus rien. Pour cette petite ordure, je préconise bien sûr une overdose accidentelle…

— C’est dégueulasse ! grogna Éric. Ils sont tous comme ça ?

— Je vous l’ai dit ! Une lettre au hasard aurait été plus simple ! Passons au B. C’est une femme au foyer, trentenaire, qui a une passion fort coûteuse… le jeu en ligne ! Elle a misé tout ce qu’elle possédait à titre personnel, mais ça n’a pas suffi. Elle a alors vidé l’intégralité des comptes du couple ainsi que les différents livrets d’épargne, a également hypothéqué leur résidence principale, et contracté une multitude de crédits à la consommation en falsifiant la signature de son mari. Aux dernières nouvelles, elle chercherait un moyen radical pour pouvoir toucher la confortable assurance-vie de son conjoint ! En ce qui la concerne, puisque la fièvre du jeu brûle en elle, périr dans les flammes me semble juste…

— De mieux en mieux, lâcha Éric ! Le C maintenant ?

— Le C est un petit fonctionnaire d’une cinquantaine d’années. Il est celui qu’on ne voit pas, un vieux garçon réservé et sans relief. Il y a une dizaine d’années, il a hérité d’un immeuble qu’il a aménagé en chambres et qu’il loue à prix d’or, à de jeunes femmes sans attaches ou sans papiers. Chaque début de mois, il navigue de chambre en chambre et d’étage en étage pour percevoir son loyer en argent liquide, et impose des actes sexuels à celles qui n’ont pas réussi à réunir le montant exact. Pour lui, je verrais assez bien une chute fatale dans les escaliers…

— Celui-là est très tentant ! concéda Éric.

— Je vois que vous vous prenez au jeu… c’est bien ! s’amusa l’homme. Et enfin, nous avons le D. Une autre femme, la quarantaine bien sonnée, qui est à la tête d’une association qui a pour but de construire des orphelinats dans certains pays du tiers-monde. Elle multiplie les interviews et lance des appels aux dons sur tous les médias, avec succès, ce qui fait que l’argent coule à flot… et c’est là que les choses se gâtent. Les photos qu’elle présente lors de ses conférences et qui sont censées représenter les plus récentes constructions de l’association, ne sont en fait que des photomontages grossiers pour duper les donateurs. Ainsi, celle qui passe aux yeux de tous pour un être généreux, envoie la majeure partie de l’argent récolté vers des comptes offshores dans des paradis fiscaux. Je propose qu’elle s’étouffe lors de son discours de demain.

— Un autre spécimen… marmonna Éric.

— Nous voici donc à l’heure du choix, monsieur Morin ! Ces précisions vous ont-elles permis de faciliter votre choix… ou bien est-ce l’inverse ?

— Je ne sais pas, reconnut Éric… ils sont tous autant pourris les uns que les autres !

— Il me faut une lettre à présent, et une seule !

— J’en sais rien… peut-être le B ou le C ?!

— Une seule…

— Alors le B, par défaut… si ça peut sauver le mari…

— C’est un bon choix. Avant de partir, je souhaite vous mettre en garde. Vous ne sauterez pas de votre lit demain matin comme un cabri. Ces mois d’immobilisation ont entraîné une fonte musculaire qu’il va falloir combler avec le temps. D’ici quelques semaines, vous aurez récupéré l’intégralité de vos fonctions motrices et pourrez reprendre le cours de votre vie, en totale liberté.

— Je le croirai quand je le verrai ! lâcha Éric, dubitatif.

— Rendormez-vous à présent et soyez sûr que je vous suis reconnaissant de cette collaboration. Nous nous reverrons Éric, car on finit toujours par me croiser, mais dans longtemps, je vous l’assure !

La lumière tamisée s’éteignit, et à la place du fauteuil, il ne resta plus qu’un noir profond.

 

Le lendemain matin, Éric ouvrit les yeux avec difficulté. La nuit lui semblait avoir été trop courte. Il tenta de remuer ses doigts en quête du moindre tressaillement, mais rien ne se produisit.

— Ce n’était donc qu’un rêve, soupira-t-il. Ça paraissait tellement réel !

Il s’en voulait d’avoir été aussi crédule. Ce qu’il avait vécu n’était sans doute qu’un subterfuge onirique, fabriqué de toutes pièces par son cerveau pour compenser son immobilisation.

Une infirmière pénétra dans sa chambre, la mine affligée.

— Vous êtes enfin réveillé, monsieur Morin. Il y a votre frère et un autre monsieur qui attendent depuis un bon moment pour vous parler.

— Jérémy ? Mais, il ne vient jamais le matin… 

— Oui je sais… mais, je crois que ce n’est pas une visite comme les autres. Je vais les faire rentrer.

Éric vit son frère, l’air abattu, accompagné d’un autre homme, s’approcher de son lit.

— Qu’est-ce qu’il se passe ? fit Éric inquiet.

— C’est terrible… lâcha Jérémy ! Ce monsieur est inspecteur de police… il… il est en charge de l’enquête.

— Mais l’enquête de quoi ? balbutia Éric.

— C’est votre femme monsieur Morin, fit l’inspecteur. Dans le courant de la nuit dernière, votre maison s’est embrasée d’un seul coup et… votre femme…

— Elle n’a pas survécu… poursuivit son frère.

— Mais comment est-ce arrivé ? implora Éric.

— Même les pompiers ne comprennent pas, reprit l’inspecteur. Il semblerait qu’il n’y ait aucun départ de feu avéré. Tout a brûlé en même temps ! C’est comme s’il s’agissait d’une auto combustion…

À ce moment précis, les paroles de son visiteur nocturne résonnèrent dans sa tête.

Elle a vidé l’intégralité des comptes du couple… chercherait un moyen radical pour pouvoir toucher la confortable assurance-vie de son conjoint… périr dans les flammes… toucher l’assurance-vie… périr dans les flammes… assurance-vie… flammes…

Les yeux d’Éric s’écarquillèrent alors que l’horreur l’envahissait.

— Mais alors… mon accident ?! murmura-t-il.

— Quoi ? fit son frère.

— Rien… répondit-il, alors qu’une douce chaleur commençait à inonder son corps et qu’apparaissaient les premiers picotements …

 

Deuxième du concours de Nouvelles avec " Ensemble jusqu'au bout", Nelly Topscher livre une nouvelle facette de son talent. Auteure très productive, elle est présente sur la plateforme Pas Vu, Pas Lu dans des registres très différents. Nous vous invitons à découvrir son profil Pas Vu, Pas Lu et ses nombreux ouvrages.   

 

Ensemble jusqu'au bout , de Nelly Topscher 

Ensemble jusqu’au bout

 

En ce tout début d’après-midi, le jeune homme se gara devant la grande maison où il allait rejoindre son meilleur ami. Il sourit vraiment heureux en toquant et en rentrant dans la bâtisse comme il l’avait toujours fait depuis son enfance. Il y faisait nettement plus frais que dehors où la canicule régnait en ce mois de juillet ardennais. Il embrassa les personnes présentes et se dirigea dans la chambre du fond. Il y trouva son ami assis sur le lit, bien pensif et le regard fixé sur son costume anthracite.

— Hey pour un futur marié tu es bien triste, mon gars ! lâcha Romain, tout guilleret. Surpris par cette intrusion, Valentin releva la tête et sourit franchement à son ami de toujours.

— Je suis un peu nerveux.

— Tu verras quand tu deviendras papa, ça sera pire !

Romain était le seul marié et père de la bande. Étant passé par toutes les émotions que Valentin allait connaître, il l’envia un peu. Il repensa à son propre mariage puis revint à l’instant présent. Il était là pour Valentin.

Un crissement de pneus leur fit comprendre que le troisième membre venait d’arriver. En bon ardennais, il frappa un discret coup et rentra rejoignant bientôt les deux autres dans la pièce.

— Alors là, chapeau bas, tu es à l’heure ! l’attaqua immédiatement Romain taquin. Thomas râla pour la forme et les trois amis s’étreignirent, unis comme jamais dans cette grande journée de bonheur. Ils chahutèrent un peu oubliant qu’ils avaient trente-quatre ans. Ils étaient nés la même année, Thomas en janvier, Valentin en juillet et Romain en décembre. De caractères pourtant différents, ils avaient grandi ensemble et étaient inséparables. Valentin et Romain étaient les plus sages et ils avaient opté l’un pour le métier d’avocat, l’autre pour celui de policier. Thomas, lui, bien plus nomade s’était converti au journalisme, mais, ne supportant pas de devoir obéir à des ordres, avait opté pour le free-lance. Il était aussi le célibataire de la bande alors que les autres avaient rêvé de se caser depuis longtemps. Romain avait sauté le pas en premier et aujourd’hui c’était au tour de Valentin de convoler en justes noces avec la fille du maire.

Saulces-Monclin était un petit village ardennais de moins de huit cents âmes et où tout le monde se connaissait. Les trois amis, bien ancrés dans leurs racines n’avaient jamais envisagés de quitter la région. Par commodités, ils avaient déménagé sur Charleville-Mézières, mais revenaient très régulièrement dans leur village natal. Seul Thomas voyageait souvent vers la capitale pour ses articles, mais revenait toujours dans la région.

Romain prit les choses en main pour aider son ami futur marié à s’habiller, Thomas lui faisait le pitre comme à chaque fois en mangeant ses sempiternels bonbons à la réglisse. Les deux témoins s’habillèrent également et furent prêts avant que la mère de Valentin ne batte le rappel pour le départ à la mairie. Valentin, pourtant habitué des prétoires, se sentit très nerveux face à sa splendide épouse vêtue de sa robe à dentelle de couleur ivoire. Romain et Thomas se sourirent, un brin émus. Tous les trois avaient dragué en leur temps celle qui allait devenir femme de leur ami. 

Cérémonie civile finie, le cortège se dirigea vers la petite église. Les trois hommes échangèrent un regard entendu devant l’édifice de l’église Saint-Nicolas. Cette église leur rappelait des souvenirs communs. Ils se défendirent d’y penser et se concentrèrent sur la cérémonie où officiait un jeune prêtre. De famille très croyante et pratiquante, les trois amis avaient baigné dans la religion dès leur plus tendre enfance. En grandissant, ils avaient gardé leurs croyances, même s’ils s’étaient posés bien plus de questions existentielles que leurs parents à une certaine époque.

Vin d’honneur et repas furent une grande réussite et la soirée placée sous le signe de l’émotion. Romain et Thomas rendirent hommage à leur meilleur ami, arrivant à soutirer des larmes au marié et évitant de justesse d’en verser lors de leur discours. Les animations se succédèrent et bientôt la mère du marié diffusa un montage photo retraçant les trente-quatre printemps de son fils. 

Une vieille photo un peu jaunie attira l’attention des trois amis. Ils y posaient tous les trois souriants et insouciants. Les trois amis, eux, pensèrent à la personne qui avait pris ce cliché. Un malaise encore bien présent les prit au même moment. Ils échangèrent un regard lourd de sens. Un rapide échange qu’ils étaient les seuls à pouvoir déchiffrer. Il devenait impérieux pour eux de sortir prendre l’air ayant tous les trois l’impression d’étouffer face à cette photo.

 Romain et Thomas attendirent la fin de l’animation et sortirent dans la petite cour derrière la salle des fêtes. Thomas tendit une cigarette à son ami. Romain hésita. Il avait arrêté de fumer depuis plusieurs années, mais là il ressentait le besoin impérieux de se réconcilier avec la sucette à cancer pour calmer son angoisse.

Valentin mit un peu plus de temps à les rejoindre, n’arrivant pas à s’enfuir facilement de la salle. Il les rejoignit enfin et alluma lui aussi sa cigarette. Alors que la fumée s’échappait dans la douce nuit d’été, ils restèrent silencieux un long moment, en proie à leurs souvenirs.

— Il est où maintenant ? demanda Thomas, mauvais, brisant enfin le silence.

— Sur Rethel et parfois Givet, répondit Valentin très tendu.

— Tu as pu éviter de l’inviter ?

— Je n’ai jamais envoyé le faire-part. Ma mère l’a croisé il y a une dizaine de jours, mais il a décliné l’invitation, car il avait d’autres engagements. Vous l’avez revu vous ?

  — Non et c'est mieux comme ça, continua Thomas. Romain répondit lui aussi par la négative à la question. Ils avaient des nouvelles de temps en temps par leurs familles respectives.

Valentin fut contraint de rejoindre la fête tandis que les deux autres restèrent encore un peu dehors. Ils n'échangèrent aucune parole, mais ils savaient que leurs pensées couraient vers l'homme qui avait joué les photographes d'un jour alors qu'ils avaient huit ans. Romain posa la main sur l'épaule de Thomas.

— Ne le laisse pas gâcher la fête.

Thomas hocha la tête et ils repartirent s'amuser jusqu'au petit matin, remisant leurs souvenirs au loin dans leur esprit.

 

***

 

Un an plus tard, Valentin organisa une soirée pour son anniversaire de mariage. Les trois amis s'étaient revus régulièrement, mais tout était occasion pour refaire, une fête aux abus nombreux qui se déroulait généralement sur deux jours. Lors de ces réunions-là, Romain n'était plus flic et il fermait les yeux sur les joints qui passaient entre les deux autres. Lui se contentait de boire plus que de raison. Ils retrouvaient leurs âmes d'adolescents qui aimaient faire la fête. En revanche, ils réalisèrent cette année-là, quand le réveil sonna le lundi matin, qu'ils avaient vieilli et qu'ils récupéraient nettement moins vite qu'avant. 

 Ce matin-là, Romain arriva au commissariat avec une gueule de bois d'enfer. Il s'assit à son bureau et fit fondre une aspirine. Ses deux collègues, déjà présents dans le grand bureau, comprirent qu'il ne fallait pas lui parler. D'ordinaire très poli et d'humeur joyeuse, il était exceptionnel qu'il arrive avec la tête de déterré qu'il présentait ce matin-là. Le simple bruit du comprimé dans le verre lui vrilla les tympans. Il soupira, la journée allait être longue. Il espérait juste qu'elle serait tranquille en cet été. Son espoir s'envola quand il vit sa collègue raccrocher le téléphone et venir vers lui d'un pas décidé.

— Ne me dis pas qu'on doit sortir, demanda-t-il en se massant les tempes.

— Le corps d'un gamin a été retrouvé dans la Semois. 

— Tu es sûre que c'est de notre côté ? fit-il avec encore un maigre espoir qu'il savait utopique au fond de lui.

— Près du barrage de Hautes-Rivières

Il lâcha un juron. Le corps était bien du côté français de la vallée et non belge. Il se leva doucement et fut rassuré de voir qu'il tenait sur ses jambes sans trop de difficultés. Les vapeurs d'alcool commençaient à se dissiper. Il tendit les clés à sa collègue ne se sentant pas de conduire.

— Tu conduis et surtout tu te tais, dit-il en souriant. Il était trop fatigué pour suivre une conversation de sa collègue bavarde et allait profiter du voyage pour recentrer ses idées.

Amandine éclata de rire et suivit son partenaire. Ils collaboraient  depuis plusieurs années maintenant et elle connaissait assez l'humour taquin de Romain pour ne pas se vexer de l'ordre de se taire. Elle reconnaissait volontiers qu'elle pouvait être une vraie pie jacasse.

Ils mirent un temps fou pour quitter Charleville-Mézières du fait de la circulation perturbée par d'incessants travaux et les nombreux virages dans la vallée n'arrangèrent pas l'estomac de Romain, qui finit le voyage nauséeux.

— Tu sembles en tenir une bonne, taquina Amandine en arrêtant la voiture doucement.

— On ne m'y reprendra plus.

— Promesse d'ivrogne !

Les deux flics se sourirent et sortirent du véhicule. Ils se dirigèrent lentement vers l'attroupement de secours, médecin légiste et autres membres de la police du secteur. Romain salua tout le monde d'un signe de tête et se présenta rapidement.

— Tu as une mine à faire peur, fit le médecin qu'il connaissait plutôt bien. Romain chassa la remarque de la main et s'approcha du corps du garçonnet échoué près de la berge. Il blêmit aussitôt et ravala tant bien que mal la bile qui remontait de son estomac et de son foie fatigué. Il s'agenouilla près du corps et soupira. 

— Tu le connais ? demanda doucement Amandine

— Il s'appelle Léo Poncelet. Sa mère est une amie à moi. Ils habitent à Saulces. Le gamin fait du foot avec ma fille. À quand remonte sa mort ? demanda Romain, secoué, mais déjà concentré sur son enquête.

— Je dirais depuis plus de douze heures. À première vue il n'y a aucun signe de violence. Il semble être mort noyé. Par contre, ses poches sont remplies de cailloux de bonne taille.

— Tu peux nous faire l'autopsie rapidement ? questionna Romain au médecin legiste

— Rendez-vous vers 15h, ça te va ?

Romain hocha la tête et consulta sa montre. Il fit le point avec le procureur au téléphone qui leur donna plein pouvoir sur ce dossier.

— Je m'occupe d'avertir les parents.

— Romain faut qu'on sache ce qu'il faisait là. Il est loin de Saulces-Monclin.

— Je sais, Amandine.

Romain reprit les clés, à nouveau en état de conduire. Ce qu'il venait de voir l'avait dessoulé complètement. Son portable sonna alors qu'il venait de mettre le contact. Il répondit un petit sourire aux lèvres.

— Oui Thomas ? 

— Il paraît que tu as un gamin mort sur les bras, attaqua son ami journaliste.

— Les nouvelles vont vite dis donc... C'est le fils d'Isabelle.

— Oh non, pas ça ! gémit Thomas, vraiment désolé.

— Laisse-moi faire mon boulot et je te promets de te donner les infos en temps et en heure.

Thomas raccrocha en promettant d'être correct. Il aimait le sensationnel, mais n'en ferait pas sur la souffrance d'une amie. 

Romain et Amandine prirent le chemin inverse. À mi-chemin, le téléphone du flic retentit à nouveau. Il décrocha avec le kit mains libres et fronça les sourcils en même temps que sa collègue quand il vit le nom de l'appel entrant. C'était Isabelle qui cherchait à le joindre. Il prit une grande bouffée d'air et répondit.

— Romain, Léo a disparu faut que tu nous aides, lâcha-t-elle déjà à cran. Amandine jeta un œil au conducteur au visage fermé.

— Tu m'offres un café et j'arrive dans moins de vingt minutes, se contenta-t-il de répondre faussement détendu. Ce qu'il avait à lui annoncer ne pouvait pas être dit au téléphone. Il sentit son amie sourire à l'autre bout du fil et s'en voulut déjà du mal qu'il allait lui faire.

— Toujours sans sucre et sans lait ? demanda la mère du garçonnet à mille lieues de se douter que sa vie allait s'arrêter dans quelques minutes.

  — Toujours, ma grande.

Le capitaine mit fin à l'appel et accéléra redevenant complètement mutique et cherchant dans sa tête les meilleurs mots pour annoncer l'impensable. Il l'avait, pourtant fait de nombreuses fois, mais là tout était différent.

Le mari d'Isabelle était en train de bricoler sur sa voiture quand les deux policiers arrivèrent. Paul se dirigea tout sourire vers Romain qui n'arriva pas à donner le change. 

— Il se passe quoi Romain là ? demanda-t-il devant le visage fermé de son ami.

— Viens rentrons.

Romain vit le visage de sa propre fille s'afficher devant ses yeux. Il se fit violence pour prendre un peu de distance et chasser cette image. 

Une fois à l'intérieur, il les fit asseoir sur le canapé deux places et s'agenouilla face à eux. Les larmes coulèrent des yeux des parents avant même qu'il annonce la funeste nouvelle. Leur instinct de père et mère venait de comprendre. Les mots fusèrent de la bouche de Romain et malgré tout le tact dont il fit preuve chacune de ses paroles était des uppercuts dans le cœur des parents en face de lui.

Isabelle sembla se reprendre rapidement et commença à s'agiter dans la maisonnée. Elle leur servit le café , allant et venant telle une abeille dans une ruche. Elle fuyait la vérité qu’elle venait de perdre son fils à jamais. Romain l'attrapa doucement par le poignet et se noya dans ses yeux bleus.

— Tu vas nous le ramener, hein, Romain ?

— Il ne reviendra pas, Isa.

Elle s'effondra, enfin, en pleurs contre lui, s'accrochant à lui comme à une bouée de sauvetage tandis que Paul, lui, était devenu complètement absent. Amandine essuya rapidement une larme devant ce lourd spectacle de douleur à l'état pur. Romain refit asseoir Isabelle et capta le regard éteint des deux parents. La vérité venait simplement de les broyer.

— Je vous jure de tout faire pour savoir ce qui a bien pu se passer.

D'un simple regard, il passa le relais à Amandine pour poser quelques questions. Il n'en était plus capable. Paul leur expliqua que Léo participait à une excursion du côté de Hautes-Rivières dans le cadre du catéchisme qu'il suivait attentivement.

— Il le fait avec qui ? demanda soudain Romain.

— Avec le père Philippe. Ce dernier officie à Rethel désormais et comme on a tous fait notre éveil à la foi en sa compagnie, on a voulu perpétuer la tradition avec lui. Les gamins étaient partis camper trois jours dans la vallée. Il nous a appelés ce matin pour nous dire que Léo manquait à l'appel alors qu'il était bien là hier soir.

— Le pauvre homme va être dévasté. Il considérait nos enfants comme les leurs tout comme nous étions les leurs à l'époque tu te souviens ? fit Isabelle qui ne pleurait plus.

— Oh oui je m'en souviens.

Romain avait parlé durement et seule Amandine venait de le remarquer. Elle posa quelques questions supplémentaires et les deux policiers décidèrent de laisser les parents seuls. Paul les accompagna à la voiture où Romain le fixa intensément.

— Dis au père Philippe que je passerai le voir sûrement demain.

Il savait bien qu'Isabelle allait avertir celui qu'elle considérait comme son confesseur, son confident. Il demanda aussi aux parents de passer à la morgue en début de soirée pour identifier leur fils. Quand il démarra et aperçut Paul en pleurs dans son rétroviseur il sut qu'il mettrait tous les moyens pour retrouver le tueur du gamin.

Romain et Amandine rentrèrent au commissariat et mirent leur jeune collègue, Vincent, sur le coup aussi de ce nouveau dossier.

— On attend l'autopsie et ce que le prêtre a à nous dire, conclut Romain fatigué.

— Tu le connais bien ce père Philippe ? questionna Amandine l'air de rien. Romain se braqua, mais se reprit très vite.

— Assez oui. J'ai fait mon catéchisme, communions et tout le toutim avec lui.

— Il doit plus être tout jeune, lança Vincent, pour partir en excursion avec des enfants.

— Je dirai entre soixante-cinq et soixante-dix ans.

— La foi conserve peut-être ? tenta de taquiner amandine. Vincent rigola, mais pas Romain qui se contenta de se servir un café. 

Plus tard, il se rendit seul à l'autopsie de Léo. Le médecin avait commencé son travail quand le flic arriva. Romain le regarda mener les différents examens du corps s'obligeant à ne pas penser au gamin qu'il voyait tous les samedis avec sa fille.

— Tu connais l'histoire de la mort de Virginia Wolf, demanda le médecin en retirant et jetant ses gants à la fin de l'autopsie.

— Euh ouais, elle s'est suicidée en se noyant les poches pleines de cailloux.

— Ce gamin a rejoué la scène. Il s'est suicidé. Il n'a rien fait pour empêcher l'eau d'entrer dans ses poumons, à part des réflexes vitaux qu'on a tous. Il voulait mourir, Romain, et son visage était presque serein.

— On ne veut pas mourir à neuf ans ! s'écria le capitaine de police, abasourdi.

— Je te fais part de mes conclusions. À toi de chercher le pourquoi d'une telle décision.

Romain resta pour attendre les parents du petit garçon qui s'écroulèrent en voyant leur fils mort. Ce soir-là quand il rentra chez lui, il serra plus que de coutume sa fille contre lui. Il lui annonça la nouvelle ainsi qu'à son épouse qui promit de prendre contact avec les parents. La solidarité du village où ils étaient nés allait se reformer le temps d'un deuil.

Le policer contacta le soir même ses deux amis et leur donnèrent rendez-vous le lendemain soir dans un restaurant de Rethel. Il ne leur dit rien de plus que le fait que Léo semblait s'être suicidé. Cette cause de la mort surprit l'avocat et le journaliste autant qu'elle surprenait le flic.

Le lendemain le procureur décida donc de classer l'affaire, ce qui n'empêcha pas Romain d'aller quand même voir l'homme d'Église à Rethel. Il arriva en milieu de matinée après s'être renseigné dans quelle église il était. Romain se signa en rentrant dans l'église Saint-Pierre. Le Père Philippe avait toujours demandé à être dans des petits villages sou églises, préférant la proximité de ses ouailles à de grosses congrégations. Le flic savait bien pourquoi il voulait rester un peu loin de tous. 

 Il aperçut l'homme d'église dans l'autel où il rangeait des fleurs. Les battements de son cœur s'accélérèrent aussitôt en le voyant. Il prit sur lui et s'approcha lentement. Le prêtre se retourna en entendant le bruit des pas derrière lui.

— Bonjour, mon père.

La voix du policier envahit le silence de l'édifice religieux et resonna presque en écho. Les deux hommes se dévisagèrent. Romain se dit qu'il avait vieilli, mais semblait encore en grande forme.

— Romain, je suis content de te voir. Isabelle m'a dit que tu passerais. En quoi puis-je t'être utile face à la mort incompréhensible de Léo?. Ses parents sont anéantis. Léo semblait normal.

— Peut-être qu'il a préféré taire certaines choses devenues trop pesantes pour lui ? rétorqua Romain. Il affronta le vieil homme du regard. Ce dernier lui sourit, affable comme il pouvait l'être. Il lui fit signe de le suivre dans la sacristie où Romain le suivit à contrecœur. Il n'avait rien dit à l'époque. Il ne pouvait pas l'attaquer de front vingt-cinq ans après. Le prêtre s'assit et s'apitoya sur la mort du petit Léo et la souffrance de sa famille. Romain le détesta au plus haut point à cet instant précis et ravala sa hargne pour rester professionnel.

— Savez-vous ce qui as pu pousser un enfant de neuf ans à vouloir cesser de vivre, vous étiez son ami, il vous a peut-être confié des éléments sur son mal-être ?

  — Je croyais que l'affaire avait été classée. Tu viens en flic ou en fils ?

Romain s'agaça du ton mielleux et religieux du prêtre et sortit un peu de ses gonds.

— En père qui s'inquiète pour son enfant, mais le fait que je sois père d'une fille doit vous intéresser un peu moins que si j'avais eu un garçon, je me trompe ?

— Je ne comprends pas ce que tu veux dire, Romain.

— " Il n'est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir" conclut le policier en souriant ironique à l'homme d'Église et quittant le lieu saint avec soulagement. Il aspira une grande goulée d'air en sortant et descendit rapidement les quelques marches. S'éloigner du Père Philippe était son objectif premier en cet instant. 

Il rejoignit sa voiture et décida d'aller voir les parents de Léo. Il demanda à Isabelle de voir la chambre de son fils. Il n'y vit rien de particulier qui puisse exprimer une déprime quelconque. Il savait, même s'il n'avait aucune preuve, que son mal-être était à l'intérieur, était un secret qu'on lui avait fait promettre de ne pas révéler. Il entendit raisonner en lui des phrases qu'il avait entendues bien des années plus tôt. Des mots que Thomas et Valentin avaient eux aussi entendus. Aujourd'hui avec son recul et aplomb d'adulte il s'en voulut de s'être tu, de n'avoir rien dit sur ce Père Philippe qui n'était pas un saint. 

Il discuta de tout cela avec ses amis le soir même. Ils replongèrent dans leurs souvenirs, vers les étreintes vicieuses du prêtre envers les gamins qu'ils étaient, vers les caresses qu'ils subissaient au nom de valeurs chrétiennes n'appartenant qu'au prêtre de Saulces-Monclin de l'époque. Cet homme d'Église respecté, presque vénéré, par leurs parents qui avaient immortalisé leur trio sur la photo jaunie revue un an plus tôt au mariage de Valentin. Aucun des trois garçons n'avait parlé à l'époque, mais ils s'étaient juré de ne jamais oublier. 

 

**

Trois mois plus tard, Romain et Amandine, qui étaient de permanence furent appelés pour un suicide à l'Église du Père Philippe. Ils découvrirent le corps encore chaud du prêtre qui venait de se pendre. Amandine s'occupa du corps tandis que Romain jetait un œil dans la sacristie. Le regard de ce dernier tomba  sur un bout de papier au sol. Il le reconnut immédiatement et posa sa chaussure dessus alors qu'Amandine venait de se retourner pour lui parler. Il lui répondit et remercia intérieurement la vieille dame qui avait découvert le corps et qui refaisait une crise de larmes. Il ramassa prestement le papier qu'il enfouit dans sa poche. Ils finirent leur travail de constatation et avec lui, leur nuit de permanence.

  À sept heures du matin, Romain déboula chez Thomas. Ce dernier, à moitié ensuqué d'être tiré ainsi du lit, se retrouva collé contre un des murs de son appartement. Les yeux de Romain n'étaient que colère.

  — Putain, Tom, tu as fait quoi ? Et je veux la vérité! hurla-t-il se retenant in extremis de le cogner.

  — Lâche-moi et explique-toi !

Thomas avait toujours été le plus calme des trois en apparence, mais à l'intérieur il n'était que rébellion. Romain, toujours en colère, relâcha un peu son emprise sur son ami.

  — Le Père Philippe s'est suicidé après ta petite visite.

  — Comment tu sais que je suis allé le voir ? s'étonna franchement Thomas. Le policier lui sortit le papier de bonbon à la réglisse qu'il avait trouvé sur les lieux. Il baissa la tête, pris en faute.

  — Personne ne l'a vu et je ne dirai rien. Mais si nous trouvons des traces de toi sur les lieux...

  — Vous ne trouverez rien. Tu te souviens de toutes les questions que je t'ai posées sur ton métier de flics, les empreintes et autres dissimulations de preuves ?

  — Oui pour ton projet de roman.

— Je n'ai aucun projet de ce type, Romain. Depuis cette photo au mariage de Valentin et la mort de Léo je ne pensais qu'à lui. À ce qu'il nous a fait, à imaginer ce qu'il a fait à d'autres gosses jusqu'à pousser l'un d'eux à se supprimer. Valentin m'a bien dit qu'on pouvait encore intenter une action jusqu'à nos trente-huit ans, mais nous savions bien tous les trois que personne ne nous accorderait crédit face à cet homme que toutes nos familles adorent. Nous avons gardé le secret trop longtemps. Alors j'ai décidé d'aller l'affronter.

— Et il t'a parlé ?

Thomas alla chercher son magnétophone et bientôt la voix du prêtre envahit  l'appartement du journaliste. Il racontait les agressions sexuelles qu'ils faisaient subir régulièrement à des petits garçons confiés par leurs familles en toute confiance. Il ne cherchait même pas à minimiser ses abus. Il affirmait en avoir assez du poids de ce secret et voulait que ces aveux deviennent son testament.

— Quand je l'ai laissé, il était toujours vivant, mais je crois lui avoir fait peur en lui affirmant que j'allais tout balancer au grand public.

— Et tu vas en faire quoi de cet enregistrement ?

— Un roman peut-être, un article sûrement, sourit Thomas.

 

***

Quatre jours plus tard, le Père Philippe était enterré dans le petit cimetière de Saulces-Monclin. Toutes ses ouailles anciennes ou nouvelles étaient là pour l'accompagner pour son dernier voyage. Les trois amis observèrent les enfants présents, essayant de deviner chez les garçons lesquels ressentaient du soulagement à ce moment précis. Derrière leurs lunettes noires, Thomas, Romain et Valentin savaient qu'ils partageaient alors un secret de plus. Ils savaient qu'ils resteraient inséparables et soudés comme jamais après avoir entendu les aveux du prêtre. Le silence les lierait jusqu'à ce que la vérité sur le mort éclate.

Evasion nocturne de Catherine Phan Van

Lectrice du Magazine et participante au concours de nouvelles, Catherine Phan Van a séduit par son texte et se classe 3ème. Elle est également devenue lectrice de la plateforme. Nous sommes heureux de vous présenter sa nouvelle.

Évasion nocturne

 

Les secondes s’égrènent lentement. Les jours se succèdent inlassablement. Je perds le fil du temps, je suis là depuis de si longues années...

J’ai retrouvé ma jumelle. Nous avions été séparées, nous voici de nouveau réunies. Nous n’avons pas changé. Je me tourne vers la gauche, elle se dresse face à moi. Soufflant dans mon dos, une brise légère soulève doucement les plis de ma robe blanche, et mon étole vaporeuse ondule délicatement. La fine étoffe, d’un bleu azur, se confond avec le ciel, où, dans une immuable procession, défilent sans cesse les mêmes nuages. Je brandis mon ombrelle, unique rempart dressé contre l’astre infatigable, dont les rayons, refusant de m’accorder le moindre répit, cherchent perpétuellement le chemin de ma peau si pâle. La fatigue m’accable. À mes pieds, le tapis d’herbe tendre et de fraîche bruyère frémit, son mouvement discret esquissant sous mon regard las une ensorcelante invitation au repos. Je résiste pourtant à l’envie pressante de m’y allonger. Je reste debout, droite et fière. Pourquoi ? Pour qui ? Je ne sais plus.

Nos admirateurs ont depuis longtemps déserté les lieux. La résignation se lit dans les yeux de ma sœur. Elle a tant voyagé ! Elle a parcouru l’Europe et le monde, des paysages enneigés de Finlande aux gratte-ciels de New-York, de la petite île de Singapour à la géante Australie. Partout, sa beauté a suscité émoi, émerveillement, ravissement. Des hommes exaltés se sont pressés à ses pieds. Elle a accueilli leurs ardeurs par une constante et froide indifférence. Quant-à moi, depuis notre séjour à Venise, dans nos jeunes années, je n’ai plus quitté la France. Tout au plus ai-je pu prendre part à de trop brèves excursions, à Lyon, Antibes, ou Toulouse ; mais je n’ai depuis bien longtemps que Paris comme seul horizon. Notre minuscule îlot de verdure est mon écrin ; il est sa prison.

Nous sommes silencieuses, comme à l’accoutumée. Cependant, en cette fin d’après-midi, je sens un étrange frisson m’animer. Serait-ce l’ennui qui pèse excessivement ? La solitude, l’abandon, devenus trop lourds à porter pour mes frêles épaules ? Ma sœur est là, pourtant. Je la regarde, intensément. Je cherche son attention. Las, ses yeux restent figés, perdus dans la contemplation de paysages lointains que les miens ne sauraient imaginer. Alors, en une tentative désespérée, rompant un pacte séculaire connu de nous seules, j’entrouvre mes lèvres et ose murmurer son prénom. Le vent a-t-il porté mon appel à ses oreilles ? Nul tressaillement ne l’agite. Elle se dresse face à moi, telle une statue de marbre, altière, élégante. Immobile. Je m’enhardis, glisse doucement un pied devant moi. Un pas. Puis un autre. Je m’avance vers elle. Je m’approche. Elle ne réagit pas, demeure impassible. Mes yeux cherchent les siens. En vain. Alors, les épaules basses, le cœur mélancolique, je me détourne.

 

Que m’arrive-t-il ? J’hésite, soudain. Les barrières qui m’encerclaient semblent être tombées avec l’interdit que j’ai transgressé en parcourant les quelques foulées qui me séparaient de ma jumelle. J’observe la salle sombre. Un désir sourd naît en moi, qui s’intensifie, enfle, gonfle, et déferle enfin en une vague terrifiante. Elle emporte toute retenue, et me voilà, grisée, qui me prends à marcher, à courir, à rire, et à tourbillonner. Je traverse la pièce, virevolte dans la galerie, vive comme la biche, frivole comme la brise. Les regards désapprobateurs qui me toisent m’effleurent sans m’atteindre. Je suis... libre ! Je m’engouffre dans un escalier, descends les marches d’un pas sautillant, atteins une porte, la pousse. Dehors, la nuit semble m’attendre. Elle me ceint de son obscurité. Je réponds à son étreinte et l’embrasse goulûment, me laisse happer par les ténèbres. Une rumeur m’attire, je m’avance et découvre la Seine. Je longe la rive, le froid transperce ma chair de mille aiguilles, la pluie plaque ma robe contre ma peau, je grelotte, l’eau ruisselle sur mon visage et s’y mêle à mes larmes. Je pleure la joie de me sentir enfin vivre.

 

Les heures s’écoulent et mes pas se font plus lents, ma peau se flétrit, mes cheveux blanchissent. Les gouttes de l’ondée pénètrent en moi, font gonfler mon corps, le craquellent. Mes cent trente-cinq années d’existence réclament leur dû. Sur le banc où je m’assieds pour me reposer, je sais que les premières lueurs de l’aube ne trouveront que les fibres et les couleurs de mes vêtements.

 

** *

Extrait du journal « Le Monde », édition du lundi 8 février 2021 – Le musée d’Orsay victime d’un acte de vandalisme :

Le musée d’Orsay, fermé au public depuis de longs mois en raison du contexte épidémique, a été victime d’un acte de vandalisme ce week-end des 6 et 7 février, dans la salle 32 de la galerie des impressionnistes, qui abrite notamment des œuvres de Renoir, Monet et Pissarro. Les deux tableaux « Femme à l’ombrelle tournée vers la droite » et « Femme à l’ombrelle tournée vers la gauche », peints par Claude Monet en 1886, y étaient exposés côte à côte, depuis le retour du premier de Turin, en Italie, où il avait été présenté en 2015. C’est le second qui a été outrageusement vandalisé, la toile ayant été découpée d’une façon aussi étrange que minutieuse, afin d’y prélever uniquement la silhouette de la femme.